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Plusieurs collectifs genevois1 ont annoncé dans un communiqué sur le compte Instagram de la Coordination étudiante pour la Palestine Genève: «un film d'un réalisateur sioniste déprogrammé du festival grâce à la mobilisation». Il s'agit du film Tell me everything (Moshe Rosenthal, coproduction israélienne, française et britannique), qui avait été programmé au festival de films LGBTQ+ de Genève Everybody's Perfect (9-18 octobre 2026). La teneur, le langage et les revendications exposés dans ce communiqué de la CEP, dans lequel les collectifs proclament «Pas de propagande sioniste dans nos festivals», nous préoccupent à plusieurs égards.

Nous, associations et organisations constituées de lesbiennes, gays, bisexuel·les, personnes trans* et intersexes, juif·ives, non-juif·ives, des allié·es, engagé·es depuis longue date pour la plupart d'entre nous dans la lutte contre les discriminations LGBTphobes, sérophobes et antisémites, souhaitons que cette affaire soit portée dans l'arène publique comme un fait de société qui concerne individus et institutions, quelles que soient nos appartenances politiques.

Nous dénonçons la déprogrammation du film Tell me everything, obtenue sous la pression, et souhaitons qu'il retrouve sa place dans le programme du festival. Nous demandons que des mesures soient prises pour qu'une telle situation ne se reproduise plus: une médiation, ou l'organisation d'une discussion avec des voix contradictoires, plutôt qu'une annulation. Il est inacceptable que des collectifs qui ne représentent aucunement nos communautés dans leur grande diversité décident de manière unilatérale de ce que le public, les personnes LGBTI+, et tou·tes les citoyen·nes d'une démocratie, peuvent ou ne peuvent pas voir sur l'écran. Le communiqué accuse le film de «pinkwashing», c'est-à-dire d'utiliser les droits LGBTQ+ pour améliorer l'image d'un État et détourner l'attention d'autres questions. La directrice artistique du festival a répondu dans Le Courrier du 5 octobre. Depuis 2018, elle a écarté des dizaines de films israéliens qu'elle jugeait relever du pinkwashing. «Rien de tout ça dans Tell me everything», dit-elle.

Quant aux éléments apportés par les collectifs, ils ont «soulevé un doute, mais ne nous ont pas convaincues». Le festival a retiré le film uniquement pour éviter une polémique. Nous nous inquiétons de voir des œuvres retirées sous la pression, alors que les accusations portées contre elles n'ont pas convaincu. Cette annulation n'apporte rien à la cause de la paix.

Quelle est donc aujourd'hui en Suisse la liberté pour les programmateur·ices d'un festival d'exercer leurs choix artistiques et de proposer une programmation exigeante sans crainte de censure par des groupes de pression ou d'autocensure dans un climat polarisé? Un festival est avant tout un lieu de découverte et de débat.

Le film représente Israël aux Oscars parce qu'il a remporté l'Ophir du meilleur film, voté par

l'Académie israélienne du cinéma, une association indépendante. En 2025, elle a primé The Sea, l'histoire d'un garçon palestinien de Cisjordanie et des restrictions de circulation qui pèsent sur sa vie. Le ministre de la Culture a alors annoncé la fin du financement public de la cérémonie. Le gouvernement actuel, conservateur et allié à l'extrême droite religieuse, n'a d'ailleurs aucun intérêt à promouvoir un film queer.


Faire peser sur un film la situation politique d'Israël, l'exclure parce qu'il est israélien, qualifier son réalisateur de «sioniste» comme d'une infamie sans examiner son œuvre, c'est une discrimination fondée sur la nationalité. Quand le mot «sioniste» sert à exclure, beaucoup de Juives et de Juifs de Suisse se sentent visé·es. Les organisateur·rices culturel·les s'engagent, à juste titre, contre le racisme et l'homophobie. Nous attendons d'eux et d'elles la même attention envers les personnes juives.

L'histoire du film se déroule à la fin des années 1980 sur fond d'épidémie de sida. Un garçon de 12 ans découvre que son père a une vie homosexuelle cachée. Il n'y est question ni de l'armée ni de la guerre. C'est un film profondément personnel sur les propres peurs du réalisateur, sur l'homophobie intériorisée et ce que signifiait grandir gay dans ces années-là. Cette histoire, ô combien douloureuse pour des générations de personnes LGBTQ+, leurs familles et proches, est d'un grand intérêt pour les jeunes LGBTQ+ qui ont tout à apprendre sur la cruauté que les gays ont dû endurer dans le contexte de l'épidémie du sida, sans aucune reconnaissance sociale et juridique de leurs droits, de leurs existences et de leurs amours.

Que le triangle rose, marqueur concentrationnaire des homosexuels persécutés par les nazis, repris par ACT UP dans les années 1980 pour rappeler la continuité de la répression des homosexuels et éveiller les consciences sur l'épidémie du sida, soit choisi pour illustrer ce communiqué nous met profondément mal à l'aise. Ce symbole dénonçait le silence autour des personnes touchées par le sida. Il se retrouve aujourd'hui associé au retrait d'un film sur cette maladie. Cela révèle une profonde confusion des causes.

Nous partageons l'horreur suscitée par ce qui se passe à Gaza, et la douleur de celles et ceux qui pleurent leurs proches. Nous nous souvenons aussi des victimes du 7 octobre. Nous ne croyons pas que retirer un film sur la mémoire du sida puisse apaiser une douleur, de quelque côté qu'elle vienne.

Nous demandons aux partenaires et financeurs de soutenir les festivals et lieux culturels exposés à ces pressions, pour qu'ils puissent maintenir leurs choix quand ils les jugent fondés. Nous ne laisserons pas d'autres décider à notre place quelles sont les vies et les luttes LGBT qui doivent être montrées, transmises, racontées, débattues. Nous continuerons à lutter contre les LGBTphobies comme contre l'antisémitisme et tous les racismes, sans accepter que l'une de ces luttes serve à exclure.


Signataires

  • Association suisse des Queers contre l’antisémitisme – Queers gegen Antisemitismus (Président Rolf Stürm) – www.qga.ch

  • Association Golem Suisse – www.golem-suisse.ch

  • Fédération Suisse des Communautés israélites – Schweizerischer Israelitischer Gemeindebund (Secrétaire générale adjointe Eva Schmid Rom) – www.swissjews.ch

  • Association culturelle – Kulturverein Tayelet70 – (Présidente Hannah Einhaus) - https://tayelet70.ch

  • Beit Haverim – Groupe Juif LGBTQIA+ de France (Président Alain Beit) – www.beit-haverim.com

  • Association Alliance contre l'antisémitisme – Verein Allianz gegen Antisemitismus

  • Pandora Box, Magazine Lesbien – Lesbenmagazin, 97.5 MHz

Mais ça veut dire quoi, antisioniste? Il faut commencer par se poser cette question avant toute chose. Et ce n’est pas du tout évident. Pour beaucoup de Juifs, antisioniste, ça voulait dire opposé au projet sioniste quel que soit les tendances politiques, c’est-à-dire opposé à l’existence d’un État pour les Juifs.

 

Avant la Shoah, cette opposition était essentiellement juive, le projet sioniste n’emportait pas l’enthousiasme de nombreuses communautés qui ne voyaient pas la lutte contre l’antisémitisme et l’émancipation des Juifs se réaliser par ce biais. Puis la Shoah bouleverse irrémédiablement le monde juif. Il faut le dire crûment, les leaders antisionistes qui pensaient l’émancipation des Juifs autrement sont tout simplement morts, assassinés, l’Europe est un immense cimetière. Le projet sioniste s’impose dans la plupart des communautés juives du monde, pour certaines comme un idéal à construire, pour d’autres comme un refuge en cas de nouvel embrasement mortifère de l’antisémitisme.

 

En 1948, le projet devient un véritable État, pour les uns, la concrétisation d'un monde juif nouveau; pour les autres, le seul refuge après l'effondrement des communautés juives d'Europe et les persécutions au Maghreb et du Moyen-Orient qui poussent les Juifs à devenir sionistes par réalisme.

Dès lors, antisioniste prend une autre dimension: le mot peut désormais appeler à la destruction de cet État. C'est ainsi qu'encore aujourd'hui la plupart des Juifs du monde le comprennent, et c'est pourquoi ils y réagissent si mal.  On peut non seulement critiquer, mais même haïr le gouvernement actuel, appeler à une réforme fondamentale, par exemple imaginer un État binational avec des souverainetés juives et des souverainetés palestiniennes, et se définir comme sioniste, continuer à penser que l’émancipation, l’auto-détermination, c’est pour tous les peuples, y compris le Palestinien et le Juif.

 

Pourtant, pour beaucoup de non-Juifs aujourd'hui, le mot signifie autre chose, quelque chose comme « opposé à Netanyahu et à son régime de mort ». Mais alors pourquoi on ne dit pas ça, plutôt que délaisser le politique pour glisser vers l'existentiel avec un mot qui peut être compris comme appelant à la destruction d'Israël?

 

Le terme antisionisme et avec lui le terme antisémitisme sont devenus complexes, presque pluriels. Ce flou des définitions autorise toutes sortes d’instrumentalisation. Mais ce n'est pas parce qu'il existe de fausses alertes qu'il n'en existe pas de vraies. Et utiliser cet argument pour neutraliser toute alerte venant de la gauche, c'est postuler que lutter contre l'antisémitisme se ferait au détriment d'autres luttes. Ce n'est pas vrai. Les racismes ne sont pas en concurrence.

Derrière le terme antisioniste, parfois, rien ne se cache, on a le cœur à la bonne place, on veut que ça cesse, le bain de sang, l’injustice, l’écrasement d’un peuple. Et parfois, derrière le terme antisioniste, se cache la haine. La haine d’Israël en tant que projet d’émancipation des Juifs qui devraient être sans État, sans protection, sans auto-détermination. Et ça, c’est antisémite.

 

Non, l’antisionisme n’est pas l’antisémitisme. Mais non, l’antisionisme n’est pas par essence libre de l’antisémitisme. Celles et ceux qui s’en réclament devraient en être conscient-es.

 

Golem Suisse est un collectif progressiste de personnes Juives et de leurs alliés, qui combat l'antisémitisme, sans dissocier cette lutte de celle contre tous les racismes.

 


 

1.     Nous comprenons et partageons le besoin de se montrer solidaires envers les Palestinien·nes.


2.     Nous comprenons l’usage du boycott dans un but politique afin de s’opposer, même symboliquement, à un effort de guerre et à un gouvernement que nous jugeons également criminels.


3.     Nous ne comprenons PAS en quoi boycotter des artistes, des compagnies, des spectacles, des techniques parce qu’elles sont israéliennes irait dans ce sens. La scène culturelle israélienne est, tout comme la scène suisse, largement subventionnée et émane de sa société, et, tout comme en Suisse, les artistes en sont souvent les plus fervent·es opposant·es au régime en place.


4.     Dans le cas où un·e artiste israélien·ne serait un outil de propagande de son gouvernement, nous nous attendons à ce qu’iel ne soit pas invité·e dans les lieux culturels suisses, comme ne le sont certainement pas des artistes promouvant l’impérialisme russe, le masculinisme américain ou la théocratie afghane.


5.     Nous ne comprenons PAS en quoi un label spécifique est nécessaire pour les artistes israélien·nes. Un tel label, ciblant une seule nationalité, contredit le principe constitutionnel d’égalité de traitement et la liberté artistique garantie par la Constitution fédérale piliers de la politique culturelle suisse.


6.     Nous proposons à la place que les lieux culturels suisses se dotent de critères universels, transparents et non ethniques pour refuser des artistes à propagandiste d’un régime criminel; critères applicables à toutes les nationalités, à toutes les situations.


7.     Au-delà des arguments juridiques, les dispositifs ciblant Israël sans critère universel produisent un climat où les Juif·ves qui n'y adhèrent pas mot pour mot se sentent marginalisé·es.


8.     Dans un contexte suisse et européen où les actes antisémites sont en hausse, cet effet nous atteint directement. Nous avons peur que l'adhésion totale au label devienne la condition tacite de notre place dans la culture et dans l'espace public.


Golem Suisse est un collectif antiraciste, antifasciste et progressiste. C'est précisément depuis cette position que nous refusons un dispositif qui, fût-il porté par des intentions solidaires, fragilise les principes d'égalité et d'inclusion qu'il prétend défendre.

Nous restons disponibles pour en débattre avec toute organisation, institution ou lieu culturel qui souhaite réfléchir à ces enjeux avec nous.


Golem Suisse Lutte contre l'antisémitisme
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