Mais ça veut dire quoi, antisioniste? Il faut commencer par se poser cette question avant toute chose. Et ce n’est pas du tout évident. Pour beaucoup de Juifs, antisioniste, ça voulait dire opposé au projet sioniste quel que soit les tendances politiques, c’est-à-dire opposé à l’existence d’un État pour les Juifs.
Avant la Shoah, cette opposition était essentiellement juive, le projet sioniste n’emportait pas l’enthousiasme de nombreuses communautés qui ne voyaient pas la lutte contre l’antisémitisme et l’émancipation des Juifs se réaliser par ce biais. Puis la Shoah bouleverse irrémédiablement le monde juif. Il faut le dire crûment, les leaders antisionistes qui pensaient l’émancipation des Juifs autrement sont tout simplement morts, assassinés, l’Europe est un immense cimetière. Le projet sioniste s’impose dans la plupart des communautés juives du monde, pour certaines comme un idéal à construire, pour d’autres comme un refuge en cas de nouvel embrasement mortifère de l’antisémitisme.
En 1948, le projet devient un véritable État, pour les uns, la concrétisation d'un monde juif nouveau; pour les autres, le seul refuge après l'effondrement des communautés juives d'Europe et les persécutions au Maghreb et du Moyen-Orient qui poussent les Juifs à devenir sionistes par réalisme.
Dès lors, antisioniste prend une autre dimension: le mot peut désormais appeler à la destruction de cet État. C'est ainsi qu'encore aujourd'hui la plupart des Juifs du monde le comprennent, et c'est pourquoi ils y réagissent si mal. On peut non seulement critiquer, mais même haïr le gouvernement actuel, appeler à une réforme fondamentale, par exemple imaginer un État binational avec des souverainetés juives et des souverainetés palestiniennes, et se définir comme sioniste, continuer à penser que l’émancipation, l’auto-détermination, c’est pour tous les peuples, y compris le Palestinien et le Juif.
Pourtant, pour beaucoup de non-Juifs aujourd'hui, le mot signifie autre chose, quelque chose comme « opposé à Netanyahu et à son régime de mort ». Mais alors pourquoi on ne dit pas ça, plutôt que délaisser le politique pour glisser vers l'existentiel avec un mot qui peut être compris comme appelant à la destruction d'Israël?
Le terme antisionisme et avec lui le terme antisémitisme sont devenus complexes, presque pluriels. Ce flou des définitions autorise toutes sortes d’instrumentalisation. Mais ce n'est pas parce qu'il existe de fausses alertes qu'il n'en existe pas de vraies. Et utiliser cet argument pour neutraliser toute alerte venant de la gauche, c'est postuler que lutter contre l'antisémitisme se ferait au détriment d'autres luttes. Ce n'est pas vrai. Les racismes ne sont pas en concurrence.
Derrière le terme antisioniste, parfois, rien ne se cache, on a le cœur à la bonne place, on veut que ça cesse, le bain de sang, l’injustice, l’écrasement d’un peuple. Et parfois, derrière le terme antisioniste, se cache la haine. La haine d’Israël en tant que projet d’émancipation des Juifs qui devraient être sans État, sans protection, sans auto-détermination. Et ça, c’est antisémite.
Non, l’antisionisme n’est pas l’antisémitisme. Mais non, l’antisionisme n’est pas par essence libre de l’antisémitisme. Celles et ceux qui s’en réclament devraient en être conscient-es.
Golem Suisse est un collectif progressiste de personnes Juives et de leurs alliés, qui combat l'antisémitisme, sans dissocier cette lutte de celle contre tous les racismes.


