Abattage rituel, Motion de Nina Fehr Düsel – prise de position
Pour comprendre la violence de la gifle que nous adresse la conseillère nationale UDC, Nina Fehr Düsel, ainsi que toutes celles et ceux qui soutiennent sa motion à droite et au centre, en demandant l’interdiction de l’importation de viande abattue rituellement, il nous faut nous souvenir.
Nous souvenir que la première initiative populaire soumise au peuple suisse date de 1893 et qu’elle interdit justement l’abattage rituel dans notre pays. Cette toute première initiative est acceptée à 60,1% et vise à empêcher les Juifves de pratiquer leur religion, en contradiction avec la Constitution. Il faut dire que l’idée d’égalité est toute neuve, les Juifves ont alors le droit de s’établir en Suisse depuis moins de 30 ans, avant 1866, iels étaient confiné.es à deux villages en Argovie. Ce progrès se fait sous la pression de la France et des États-Unis et l’égalité réelle n’arrive qu’en 1874 avec la refonte de la Constitution qui établit pleinement la liberté de conscience et de croyance pour l'ensemble des habitant.es. Le lien entre l’émancipation des Juifves de Suisse et l’interdiction de l’abattage rituel est tout à fait clair. Cette première initiative est un retour de bâton, comme il y en aura beaucoup en Europe en cette seconde moitié du 19e siècle, où les progrès vers l’égalité côtoient très intimement un antisémitisme qui se modernise et se durcit.
Cette initiative marque le désir d’une Suisse uniforme, sans cet autre par excellence que représente alors le Juif. L’uniformité est depuis toujours une valeur clé de l’extrême droite. «On peut éventuellement vous accueillir – si on est un peu forcé – mais vous devez absolument et complètement devenir des comme nous. Porter nos prénoms, nos vêtements, manger notre cuisine, fêter nos fêtes. Sinon, vous serez des autres et on se permettra de ne pas vous traiter comme des citoyen.nes, mais comme des étrangers qui, par essence, tout le monde le sait bien, nous sont inférieurs et ne méritent pas les mêmes droits. »
Aujourd’hui, aux côtés du vieux Juif fatigué, ce sont les Musulman.es de Suisse qui endossent le lourd costume de l’autre. Peu importe le passeport, l’engagement à l’armée, au travail, dans les études, l’art, la politique, les associations, les quartiers. Peu importe. On ne veut pas voir l’altérité. Pas de voile, pas de kippa, pas de viande abattue rituellement.
C’est pourtant absurde, la Suisse s’est construite sur l’altérité – entre autres religieuse – qui aurait le culot de prétendre que Genève la calviniste et Fribourg la catholique ont la même histoire et les mêmes pratiques ? Pourtant de nos jours, plus personne – de raisonnable – n’exigerait que l’une se grime en l’autre pour appartenir à la Suisse.
Et quant à la souffrance animale, plus de 80 millions de bêtes sont abattues en Suisse chaque année pour notre consommation qui s’élève au total à près de 455 000 tonnes/an. La viande abattue rituellement représente donc moins de 0.2% de la consommation du pays. L’abattage industriel n’est non seulement pas exempt de souffrance et de questions éthiques, mais surtout sa massivité devrait en faire le cheval de bataille des élu.es qui se soucient du bien-être des animaux, de notre agriculture et de notre avenir climatique.
En interdisant l’importation de viande abattue rituellement, la Suisse cracherait au visage de deux de ses minorités, car même parmi les Musulman.es et les Juifves de Suisse qui ne mangent pas religieusement – et iels sont nombreuxses – le message passe sans friture sur la ligne: vous n’avez rien à faire ici, votre différence n’a rien à faire ici. Parce que nous le savons pertinemment, pour les islamophobes, les racistes, les antisémites, quelles que soient nos pratiques, nos rôles dans la société, notre suissitude même, nous ne serons jamais assez comme eux.
